Séminaire de l'équipe Langues, littérature, linguistique (2021)

Organisé par Malika Assam et Mohamed Bakhouch

Programme

Jeudi 30 septembre 2021

10h-12h, MMSH, salle A219. Avec Stéphane Cermakian, Maître de Conférences AMU/IREMAM en études arméniennes qui présentera ses travaux sur la poétique de l'exil.

Jeudi 14 octobre 2021

10h-12h, MMSH, salle A219. Avec Cédric Parizot, anthropologue, chargé de recherche CNRS, Iremam qui interviendra sur : "Israéliens et Palestiniens : séparés mais connectés".

Résumé : dans cette présentation, j’effectuerai d’abord une lecture critique des travaux qui ont porté sur la mise en œuvre et les effets de la politique de séparation israélienne imposée aux Palestiniens de la Bande de Gaza et de Cisjordanie depuis le début des années 1990. Je montrerai ainsi combien ces recherches ont contribué à renforcer l’idée d’une séparation politique, culturelle et territoriale radicale entre ces deux populations. Même les recherches qui se sont focalisées sur la persistance de relations formelles et informelles entre Israéliens et Palestiniens au cours de ces années, tel que le projet MOFIP (mobilités, frontières et conflits dans les espaces israélo-palestiniens), ne semblent pas échapper à la règle.
Dans un deuxième temps, je proposerai une approche alternative. Laissant de côté les interactions et les échanges directes entre ces populations, je propose d’étudier des connexions d’un autre ordre qui, sans impliquer nécessairement de contiguïté spatiale et temporelle, articulent étroitement leurs trajectoires quotidiennes. Ce sont des relations de « correspondances » (Ingold) ou « d’émergences » (Kohn). L’étude de ces connexions indirectes entre les trajectoires de ces populations, nous amènent à envisager leurs relations d’une tout autre manière : non plus comme deux sociétés discrètement séparées l’une de l’autre, mais comme des modes d’existence enchevêtrés et consubstantiels. Les frontières entre leurs espaces de vie ne sont plus réduit à des délimitations territoriales, mais appréhendés à travers les modes d’articulations spécifiques de ces modes d’existence.

Lectures proposées :
Sur le régime d'occupation israélien :
Stéphanie Latte Abdallah ; Cédric Parizot, "De la séparation aux mobilités : changer de regard sur l’occupation israélienne en Palestine" In Israël/Palestine, l'illusion de la séparation, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2017. ISBN : 9791036542152. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pup.7968.
Sur le concept de correspondance :
Givors, Martin, and Jacopo Rasmi. "Petite introduction à la lecture de Tim Ingold", Multitudes 3 (2017): 155-156.  Ingold, Timothy. Correspondences. Knowing from the inside. University of Aberdeen, 2017. PDF
Sur les manières d'aborder la notion de frontière :
Anne-Laure Amilhat Szary, Cedric Parizot, Corinne Fournier-Kiss, Patrick Suter. "Logique des frontières, poétique des frontières, antiAtlas des frontières" In Patrick Suter, Corinne Fournier Kiss. Poétique des frontières dans les littératures de langue française (XXe-XXIe siècles), Metrispresses, 2021 ⟨halshs-03101137⟩.

Jeudi 4 novembre 2021

10h-12h, MMSH, salle A219 et en visioconférence. Lien Zoom / ID de réunion : 980 1103 7937 / Code secret : 862257
Cette séance à deux voix aura pour thématique "l'honneur".

Avec Mohammed Bakhouch (PU émérite AMU) : "L'honneur dans la poésie arabe (VIe-VIIIe siècle)".
Résumé : La période qui court du VIe au VIIIe siècle est l’héritière d’une tradition poétique qui remonte à des temps immémoriaux et dont les influences perdureront au-delà de la période considérée.
Solidement ancrée dans la société, grâce à la transmission orale, cette tradition a façonné (d’aucuns diraient corseté) le poème arabe [la qaṣīda] sur le plan formel, comme elle l’a marqué de son empreinte sur les plans générique et thématique.
Du reste, la « formation » des poètes et leur statut vont grandement contribuer à la permanence de cette tradition et de ces influences.
L’une des conséquences de cet état des choses ne consiste pas seulement en la dimension archivistique de la poésie arabe (cf. al-šiʿr dīwān al-ʿArab) : généalogie ; histoire (les ayyām al-ʿArab ou batailles intertribales ; langue arabe), elle réside également dans le fait que cette poésie est le réceptacle d’une sagesse et de valeurs séculaires auxquelles adhère toute la société.
Notre exposé s’attachera à identifier ces valeurs, et à mettre en lumière leur rapport à l’honneur [ʿirḍ].

Et Brahim El Manouti (Doctorant AMU/IREMAM) : "Ethnographier le sentiment de l’honneur dans le Rif actuel, présentation d’un travail de recherche en cours".
Résumé : Je consacre mon intervention à la présentation de ma thèse dédiée à l’étude du sentiment de l’honneur dans la société berbère du Rif au Nord du Maroc à l’époque contemporaine.
Dans un premier temps, je donnerai un aperçu général sur les commentaires de l’ethnographie « coloniale » et les études ethnologiques présentant la société rifaine, à l’instar d’autres sociétés méditerranéennes, comme « une société d’honneur », autrement dit, une société dont la valeur de l’honneur constituerait l’élément prépondérant qui garantit la cohésion sociale et qui régit les rapports de pouvoir et de domination dans une société dite « traditionnelle ».
Je exposerai ensuite ma démarche qui consiste à étudier l’honneur dans la société rifaine contemporaine, une société travaillée, depuis le début du XXème siècle, par des transformations sociales, politiques et économiques engendrées, entre autres, par la colonisation, l’avènement de l’État et l’émigration.
 Enfin, et étant donné que l’objectif de ma démarche est d’appréhender les mutations dans les formes, les expressions et les manifestations d’une valeur muable et modulable selon les contextes, j’exposerai quelques exemples de récits et de témoignages, issus de mon corpus, illustrant comment l’honneur est réactivé, dépassé ou effacé, selon le besoin, dans la société du Rif. 

Bibliographie indicative :
Bourqia Rahma, « Valeurs et changement social au Maroc », Quaderns de la Mediterrània, Vol. 13, 2010, p. 105-15
Chachoua Kamel, « Nif (le point d’honneur masculin) », Encyclopédie berbère, Vol. 34, 2012, p. 5560-5566.
Fidiolini Vulca, « L’honneur, outil de la construction identitaire. Masculinités, sexualité et altérité », Realis, Vol. 4(1), 2014, p. 117-138.
Gelard Marie-Luce et Hélène Claudot-Hawad, « Honneur », Encyclopédie berbère, Vol. 23, 2000, p.3489-3503.
Jamous Raymond, Honneur et baraka : les structures sociales traditionnelles dans le Rif. Paris, La Maison des sciences de l’homme, 2002.
Pitt-Rivers Julian, Anthropologie de l’honneur. La mésaventure de shème. Paris, Le Sycomore, 1983

Jeudi 18 novembre 2021

10h-12h, MMSH, salle A219 et en visioconférence. Lien Zoom / ID de réunion : 976 5719 8467 / Code secret : 701019
Cette séance à deux voix aura pour thématique l'exil.

Avec Annamaria Bianco (doctorante IREMAM ; cotutelle AMU/Université de Naples « L’Orientale »), "De l’exil à l’asile : Poétique(s) de la réfugiance dans le roman arabe contemporain". Et Stéphane Cermakian (MCF AMU/IREMAM), "Poétique de l’exil : Friedrich Hölderlin, Arthur Rimbaud et Nigoghos Sarafian".

Annamaria Bianco
La migration s'impose comme l'un des thèmes centraux de la littérature arabe moderne et contemporaine. Néanmoins, depuis les toutes premières expériences de voyage des intellectuels de la Nahda et du Mahjar, des changements importants ont eu lieu tant dans les modalités de déplacement des individus que dans leurs représentations littéraires. Les approches critiques des textes ont aussi progressivement changé, en intégrant le spectre des Refugee Studies (Gallien 2018). Après la Nakba de 1948 et avec l'instauration de plusieurs régimes autoritaires dans les autres pays arabes, de nombreux intellectuels dissidents ont abandonné leur patrie et le thème de l'exil est devenu prépondérant dans la production littéraire de l’adab al-manfā, dominée par les notions de ġurba (étrangement) et iltizām (engagement). Toutefois, l’attachement nostalgique à la patrie et le panarabisme propres de l’époque ont été rapidement effacés par le choc de la défaite contre Israël de 1967. Depuis lors, une chaîne interrompue d’événements géopolitiques bouleversants s’est abattue sur le monde arabe, finissant par provoquer une véritable diaspora transnationale. Plusieurs auteur.e.s ont participé à cette migration de masse et/ou ont traduit cette expérience traumatisante dans leurs œuvres, contribuant à créer un nouveau corpus littéraire arabe, auquel Johanna B. Sellman (Sellman 2013) se réfère comme adab al-tahǧīr (littérature du déplacement forcé) et dont les protagonistes sont principalement des demandeurs d'asile ou des sans-papiers en fuite vers l'Europe. Certains critiques parlent même de la genèse d'une véritable littérature de l'asile (adab al-luǧū’), à partir de la date clé de la crise migratoire de 2015 (Ǧarmaqānī 2017). La présente intervention vise à élargir l'analyse de cette production, en mettant l'accent sur la fiction romanesque arabe parue dans les derniers dix ans, afin de retracer le développement de ce que nous allons définir comme une nouvelle « esthétique de la réfugiance », fondée sur le dépassement du paradigme classique de l'exil (Saïd 2008) et de ses représentations littéraires. Le noyau de cette théorisation réside dans la dichotomie ṣadma-malǧā’, où la recherche d’un « refuge » (Agier 2013) des traumatismes passés et présents émerge comme leitmotiv.

1. Romans (disponibles dans nos bibliothèques)
Yassin Hassan Rosa, Les gardiens de l’air, trad. de l'arabe par Emmanuel Varlet, Paris, Actes Sud/Sindbad, 2014 (or. Yāsīn  Ḥasan Rūzā, Ḥurrās al-hawāʼ, Beyrouth, Dār al-Kawkab, 2009). 

Barakat Hoda, Courrier de nuit, trad. de l’arabe par Philippe Vigreux, Arles, Actes Sud-Sindbad, 2018 (or. Barakāt Hudā, Barīd al-layl, Beyrouth, Dār al-adāb, 2018). 

2. Études (à retrouver en ligne)
Saïd Edward, Réflexions sur l'exil et autres essais, trad. de l'anglais par Charlotte Woillez, Arles, Actes Sud, 2008 (or. 2001).

Gallien Claire, "Forcing displacement: The postcolonial interventions of refugee literature and arts", Journal of Postcolonial WritingSpecial Issue on Refugee Literature, Vol. 54, 6, 2018, p. 735-750.

Ǧarmaqānī Rāmā, « Almānya… naḥw ḥāḍina li-adab al-luǧū’ », Qantara.de, 2/01/2017. بديلاً-عن-ترجمة-آدابهم , (une version en anglais est également disponible en changeant la langue du site internet).

Agier Michel, « Le campement urbain comme hétérotopie et comme refuge. Vers un paysage mondial des espaces précaires », Brésil(s), Vol. 3, 2013, p. 11-28.

Sellman, Johanna B. 2013. The Bio-Politics of Belonging: Europe in Post-Cold War Arabic Literature of Migration. PhD Thesis. Austin: The University of Texas.
NB : la sélection n'est pas la plus pertinente pour notre propos, mais comprend un certain nombre de titres facilement retrouvables en ligne, dans le but de permettre une approche préliminaire rapide des questions que nous aborderons plus en détail par la suite.

Stéphane Cermakian
Au fil des années, mes travaux sur l’exil ont convergé vers la recherche d’une langue propre à l’exil, dans une perspective transnationale et transhistorique, voire au-delà même d’une typologie réductrice qui enfermerait les expériences dans une unicité absolue. Hölderlin, Rimbaud, Sarafian : trois auteurs provenant d’aires culturelles et linguistiques très différentes et qui nous permettent d’examiner la création d’une langue exprimant une éprouvante expérience d’interculturalité. Hölderlin, à travers le jeune Grec Hypérion, s’exile dans un âge d’or depuis lequel il envisage l’Allemagne en devenir. Rimbaud, de son enfer esthétique, exprime l’exil intérieur ayant pour enjeu l’alchimie du verbe. Sarafian, Arménien rescapé d’un génocide, fait du bois de Vincennes un espace métaphorique intégrant les territoires effondrés. Dès lors, la poétique de l’exil interroge la possibilité d’une langue commune vers laquelle convergeraient les multiples expériences de l’exil géographique, linguistique et métaphysique. On pourra se pencher principalement sur l’œuvre de Sarafian, qui fait partie d’une aire linguistique que j’intègre particulièrement dans le cadre de mes recherches actuelles en études arméniennes, et qui s’étend sur un espace national et diasporique duquel émergent des problématiques spécifiques, constituant pour moi l’objet de continuelles hypothèses et interrogations.

Cermakian, Stéphane, Poétique de l’exilFriedrich Hölderlin, Arthur Rimbaud et Nigoghos Sarafian, Paris, Classiques Garnier, coll. « Littérature, histoire, politique », 2021.

Hölderlin, Friedrich, Hypérion, trad. Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Flammarion, coll. « GF », 2005.

Sämtliche Werke und Briefe [Œuvres et correspondance complètes], éd. Jochen Schmidt, Frankfurt-am-Main, Deutscher Klassiker Verlag, 2005-2008, t. II (inclut Hypérion).

Rimbaud, Arthur, Une saison en enfer ; Œuvres complètes, éd. André Guyaux, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 2009.

Sarafian, Nigoghos, Le Bois de Vincennes, trad. Anahide Drézian, Marseille, Parenthèses, coll. « Arménies », 1993.

Նիկողոս Սարաֆեան [Nigoghos Sarafian], Վէնսէնի անտառը [Le Bois de Vincennes], éd. Krikor Beledian, Paris, 1988.  

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