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Hommages à Michel Balivet

Hommage à Michel Balivet par Benoît Fliche, directeur de l’IDEMEC, le 18 décembre 2020

Un jour d’octobre 1993, un « désœuvrement » estudiantin me fit suivre un camarade enthousiaste pour un cours optionnel sur les « Turcs ». Gardien des sésames d’Anatolie, Michel Balivet officiait en héritier bektachi. Il ouvrit la steppe. Pendant une heure, nous chevauchâmes en compagnie de drôles de nomades, les turcomans, du Bozok aux confins de la Chine. Chaque jeudi à 13h, le voyage se répétait. La prise de Constantinople ? Nous y étions. Les derviches guerriers ? Nous les avons vu voler au dessus de nos têtes éberluées. Une blague plus tard, nous étions devant Nasreddin Hoca ou Mevlana en personne. On ne manquait pas le "cours de Balivet", respiration (nefes) esseulée dans un cursus où le désir était souvent à la peine. Balivet nous enseignait bien plus que des "savoirs" : il nous éduquait au keyif.
Balivet était un conteur doublé d’un grand pédagogue. Un jour que la classe dormait, il n’hésita pas à faire une longue digression. Il partit sur la "route de Charlemagne", nous expliquant à chaque étape, avec force détail, comment le Barbu fleuri s’était rendu chez son collègue byzantin, histoire de lui expliquer deux trois choses sur le filioque. Au bout d’un quart d’heure, il s’interrompit et nous demanda : "alors ? c’est vrai ou c’est faux ce que je viens de raconter ?". Rires et grognements. Quelle était cette blague ? A coup sûr, celle d’un bektachi, à savoir une éthique, celle de la dérision, mais pas que, qui se moque des puissants, des fidèles, des règles de bienséances, mêlant logique des plus rigoureuses à l’absurdité absolue.
Sorte de moine musulman, mendiant, pauvre, gyrovague, fou irrécupérable, la figure du bektachi errant est celle du pourfendeur de la bigoterie, du formalisme rituel, de l’hypocrisie sociale : « ses armes sont pacifiques mais redoutablement efficaces ; la moquerie qui fait mouche, le refus d’obtempérer, l’individualisme libre penseur, ou plutôt d’un penseur libre, la transgression religieuse pratiquée avec constance et application comme un art de vivre ». Le derviche bektachi se joue des frontières religieuses, tout comme du formalisme : d’où la grande place du raki et du ramadan jamais respecté. Mais cet esprit bektachi va encore plus loin puisqu’il critique directement Dieu : « il accuse entre autres le Créateur non seulement d’avoir fait l’homme imparfait et pécheur mais en plus de lui reprocher ses imperfections et de vouloir le punir pour ses péchés lors du Jugement dernier, ce qui lui semble injuste et absurde  [1] . Avec cette irrévérence, mauvais genre, on passe outre la différence, fut-elle instaurée au nom de Dieu. Elle vient rappeler le socle du commun : le non-sens de la vie, ce qui n’est pas sans rappeler les memento mori qui peuplent l’art occidental.
Michel Balivet était ce bektachi errant dans ses cours. Il traversait les frontières, se moquant parfaitement des champs constitués, irrévérencieux sans jamais être irrespectueux. Chercheur de l’interstice, tressant entre les différentes sources qu’il lisait avec minutie à ses étudiants, il récrivait le texte enfoui des ententes qu’efface le contemporain amnésique. Jonchée de joyaux, son œuvre rejoindra la postérité.

Hommage à Michel Balivet par Marc Aymes, directeur du CETOBaC, le 14 décembre 2020

Le 8 décembre 2020 disparaissait Michel Balivet. Historien des mondes seljoukide et ottoman, ainsi que des relations islamo-byzantines et turco-balkaniques, il était professeur émérite au Département d’études moyen-orientales d’Aix-Marseille Université, membre de l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM). À la suite de Robert Mantran, initiateur des études ottomanes au sein de ce qui était alors l’Université de Provence (Aix-Marseille 1), Michel Balivet y enseigna de 1987 à 2012. Il fut auparavant actif aux universités Hacettepe d’Ankara (1970-1972) puis Aristote de Thessalonique (1972-1982), à l’Institut français d’études anatoliennes à Istanbul (1982-1985), et au Centre national de la recherche scientifique à Paris, dans l’équipe de Gilbert Dagron, titulaire de la chaire d’histoire byzantine du Collège de France (1985-1987). Ce parcours forgea la conviction scientifique qui fut l’épine dorsale de ses travaux :

« il est difficile, dans nos spécialités très pointues, de s’accrocher à une seule et même civilisation, où même de se contenter d’une seule approche linguistique. Si vous vous intéressez seulement au grec médiéval ou byzantin, vous êtes obligé de vous tourner, à un moment ou à un autre, vers le monde musulman ou slave. À ce propos, ce qui m’a vite intéressé, c’est l’histoire relationnelle. »

(« La communauté scientifique a enfin compris qu’il fallait désormais avoir plusieurs cordes à son arc » [propos recueillis par Sami Benkherfallah], Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre, 22/1 (2018).

Michel Balivet était un maître dans l’art de faire de l’anthropologie historique là où on ne la professait pas : chez les Turcs seldjoukides d’Anatolie des XIe -XIVe siècles. Sans jamais se départir du souci philologique qui lui fit sans relâche scruter les textes (il contribua à de riches éditions de « sources premières »), il œuvra à ce que le Moyen Âge des « Turcs », des Croisades aux Ottomans, nous devienne plus familier. À l’opposé de la pensée asymétrique dont regorgent les vulgates orientalistes, il se plut à chercher les effets de symétrie politique et culturelle permettant de comprendre les dynamiques de la Méditerranée médiévale. À rebours d’approches plaçant la discrimination ethno-religieuse au cœur de la définition des identités politiques, il débusqua (comme l’annonçait le titre de sa thèse de doctorat d’État soutenue à l’Université Marc-Bloch de Strasbourg en 1992, sous la direction d’Irène Mélikoff) d’innombrables « attitudes de conciliation et comportements supraconfessionnels », allant jusqu’à parler de « creuset culturel » et d’un « espace ottoman d’osmose islamo-chrétienne » jusqu’au XIXe siècle au Moyen Orient. Conscients aujourd’hui comme hier de ce que son approche apporte à nos contemporains, relisons-le :

« nous n’avons pas cherché à taire les malentendus et la méconnaissance profonde qui sous-tendirent une partie des relations entre les deux mondes évoqués ici, le chrétien grec et le musulman turc. […] Ce que nous avons essayé de montrer, c’est que ces rapports d’hostilité ne furent pas les seuls mais qu’il exista aussi […] des courants d’entente et de conciliation, qui agirent probablement à un autre plan, populaire, quotidien, individuel, mystique. »

(Romanie byzantine et pays de Rûm turc. Histoire d’un espace d’imbrication gréco-turque, Istanbul, Isis, 1994, p. 197.)


[1Balivet Michel, 2014, Les dits du derviche Bektachi, Paris : éd. Non-Lieu, Paris, p. 10.