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Accueil > Manifestations scientifiques (colloques, rencontres-débats...) > Expositions (2011-2019) > Expo photo "Soufisme et Politique au Pakistan"

Photos et Légendes de l’expo "Soufisme et Politique au Pakistan"

par Anne DEBRAY-DECORY

Textes et photos d’Alix Philippon

© Alix Philippon, alix_philippon@hotmail.com

Sanctuaire nationalisé de Multan, sud Penjab

Au Pakistan comme ailleurs dans le monde musulman, les institutions islamiques traditionnelles tels que les sanctuaires sont des lieux de socialisation et de mobilisation fondamentaux qui représentent aux yeux des élites modernisatrices et séculières l’expression d’une « tradition » et donc d’un archaïsme sur lequel devait s’exprimer prioritairement leur ardeur réformatrice. La nationalisation des fondations pieuses (awqaf) commença au Pakistan en 1960 sous le régime militaire d‘Ayub Khan (1959-1968). La création du ministère des awqaf avait notamment pour but de contrôler les sanctuaires et de remplacer, ou plus modestement de réduire, l’autorité considérable du pir (soufi) par le biais de l’autorité gouvernementale incarnée par l’administrateur des awqaf, dont le pouvoir était légitimé avant tout séculièrement.

Une modernisation contrariée (Bureau du ministre provincial des awqaf pour le Penjab)

La politique étatique de nationalisation et d’intégration des sanctuaires avait eu pour ambition de remettre en cause l’ordre social traditionnel en remplaçant les pirs (soufis) par des agents de la bureaucratie. Cette tentative a néanmoins été un échec dans la mesure où ces rôles se sont « re-traditionalisés » avec le temps, manifestant un véritable renversement des fonctions initialement attribuées aux protagonistes du ministère. L’ampleur de la « recolonisation » des awqaf par le soufisme est symbolisée par le fait que le ministre provincial des awqaf sous le régime de Pervez Musharraf, Sahibzada Saeedul Hassan Shah, était lui-même un pir, sajjada nashin (soufi héréditaire) du sanctuaire de Chiragh Ali Shah, ainsi qu’un politicien du parti au pouvoir à l’époque, la Pakistan Muslim League(Q). L’Etat demeure symboliquement et politiquement dépendant de ces institutions traditionnelles qu’il visait précisément à réformer et qui continuent à lui dicter leurs impératifs culturels.

Une modernisation autoritaire (rond-point de la ville de Multan)

Animés d’une volonté d’universalisation à l’occidentale et d’application de stratégies modernes de développement, les modernistes pakistanais souhaitaient « réduire le caractère indigène des cultures locales », perçues comme des résidus d’arriération. Les politiques publiques d’une nation en voie de développement comme le Pakistan ont ainsi été largement influencées par des discours s’articulant autour d’une série de dichotomies dont la plus prégnante est celle opposant « tradition » et « modernité » et postulant que cette dernière doit se substituer à la première.

Campagne électorale de Shah Mehmud Qureishi, pir féodal du sud Penjab, leader du Pakistan People’s Party et nouveau ministre des affaires étrangères (2008)

Leur position de notables locaux dans le système de contrôle britannique avait assuré aux leaders soufis une intégration aux activités politiques du Raj. A travers l’histoire, de chefs religieux, ils étaient peu à peu devenus des propriétaires terriens puissants puis des politiciens influents jusqu’à cumuler les pouvoirs spirituels et temporels à la façon des rois. A la création du Pakistan, les gaddi nashins (soufis héréditaires), et surtout les pirs zamindars, ceux d’entre eux qui sont propriétaires terriens, émergent, aux côtés d’autres féodaux avec qui ils ont fait des alliances ou des mariages, comme la classe dominante du pays. Soufis, seigneurs féodaux et leaders politiques, les gaddi nashins apparaissent comme les pièces maîtresses de la structure locale du pouvoir. Ils n’ont cependant pas investi la scène politique en qualité de classe sociale mais ont été actifs dans tous les partis, passant souvent de l’un à l’autre.

« Sainte » Benazir Bhutto en campagne dans le sud Penjab, trois jours avant sa mort

Dans le sous-continent indien, les dynasties spirituelles de gaddi nashins (soufis héréditaires) se sont peu à peu transformées en dynasties politiques. Inversement, les dynasties politiques ont pu se convertir en lignage spirituel. Benazir Bhutto a sans aucun doute, aux yeux de ses fervents partisans des campagnes sindhies, hérité de la baraka de son père qui avait accédé au statut de pir après son procès truqué et sa pendaison en 1979. Si elle jouit de la grâce de son père et rayonne d’une aura quasi mystique auprès des masses, sa fin tragique en décembre 2007 en a fait une martyre, puis a achevé d’en faire une sainte. Son lieu de sépulture s’est transformé, à l’instar de celui de son père, en un véritable sanctuaire de saints où les populations locales accomplissent les pratiques rituelles traditionnellement en vigueur dans ces lieux de culte du Sindh et du Penjab pakistanais.

Offrandes populaires dans un sanctuaire soufi

Les donations populaires constituent pour l’Etat un bénéfice majeur de la nationalisation des sanctuaires. Selon Adam Nayer, un anthropologue pakistanais : « Quand le Pakistan était en pleine crise économique, juste avant le 11 septembre 2001, le seul ministère qui n’était pas en déficit était celui des awqaf au Sindh et au penjab. Chaque bureaucrate se battait pour en être le secrétaire. C’est le seul budget qui est ourdou. Il est géré de telle manière que seules quelques personnes ont accès à l’énorme somme d’argent qui se déverse dans ces sanctuaires. » Le revenu officiel annuel du ministère s’élevait à 567 millions de roupies en 2006 et à 590 millions (environ 6 millions d’euros) en 2007.

Préparation du langar au sanctuaire non nationalisé de Golra Sharif (Islamabad)

Le langar est la nourriture cuisinée et distribuée gratuitement dans les loges soufies et les sanctuaires et qui possède, selon les disciples, des pouvoirs guérisseurs. Le langar est le fait de tributs (bétail, riz, argent) versés indirectement au saint qu’il collecte, redistribue et réinvestit dans le bon fonctionnement de la loge soufie. Pendant les urs (anniversaire de la mort du saint), de nombreux disciples s’activent aux cuisines bénévolement pour assurer l’alimentation de tous les pèlerins. Dans les sanctuaires nationalisés, l’Etat a généralement repris à son compte cette fonction traditionnelle nourricière du pir.

Imploration

“Un vrai croyant sait que ce monde de l’interaction matérielle est une réflexion diluée du monde de l’interaction spirituelle, et que les relations entre les deux mondes sont gouvernées par un système de hiérarchies graduées. Dans ce monde-ci, l’homme doit s’appuyer sur d’autres hommes non seulement pour fonctionner au jour le jour, mais aussi pour la sécurité et la survie. Il y a des hommes qui sont plus influents, plus puissants, plus qualifiés et plus savants. (…) C’est la même logique à l’œuvre dans le monde des valeurs spirituelles même si, dans ce cas, le réseau de relations n’opère pas sur une base matérielle. Cela procède d’un attachement profond à la personne avec qui la médiation est recherchée.” Tahir-ul-Qadri, Islamic Concept of Intermediation (Tawassul), Minhaj-ul Quran Publications, Lahore, 2001 , p.8-9

Tombeau de Data Sahib, saint patron de Lahore

Le sanctuaire du saint patron de Lahore, Ali Hujweri, appelé communément Data Sahib, est le plus grand de la ville de Lahore. L’Etat y a investi des fortunes jusqu’à en faire l’un des repères architecturaux les plus massifs de la vieille ville. En raison de la gloire et de la grandeur du saint, Lahore est appelée populairement en penjabi Data di nagri (la ville de Data). L’anniversaire de la mort du saint (urs), géré entièrement par le ministère des awqaf, devient chaque année l’occasion de l’union sacrée de la société pakistanaise et de L’Etat. Surinvesti de symboles nationalistes et politiques, le rituel est légitimé comme élément central de l’identité nationale et il légitime en retour le gouvernement et la machinerie administrative.

Sanctuaire de Mian Mir, Lahore, scène d’un conflit d’autorité entre leadership soufi traditionnel et bureaucratie

Le sanctuaire du saint soufi qadiri Mian Mir (mort en 1635) est, avec celui d’Ali Hujweri et de Madho Lal Hussain, l’un des plus importants de Lahore. L’actuel sajjada nashin (soufi héréditaire) du sanctuaire est Chan Pir (littéralement, « pir de la lune »), un descendant du premier disciple du saint. Ce sanctuaire est devenu le théâtre d’affrontements, pas uniquement symboliques, entre les représentants de la bureaucratie des awqaf et le leader religieux. Un procès est en cours. Le pir ne peut quasiment plus pénétrer dans le sanctuaire et sa présence est systématiquement interprétée par l’administration comme une volonté d’interférence avec le gouvernement.

Diplomatie du soufisme (Sanctuaire soufi de Khwaja Moinuddin Chishti, Ajmer Sharif, Inde)

Le général Président pakistanais Pervez Musharraf (1999-2008) a inauguré sa mission diplomatique en Inde le 16 avril 2005 par une visite au grand sanctuaire du saint soufi Hazrat Khwaja Moinuddin Chishti à Ajmer en y faisant la déclaration suivante : « Je suis venu avec un message de paix et de solidarité. » Dans le cadre des relations tendues entre les deux frères ennemis, alimentées par les actions paramilitaires des groupes jihadistes pakistanais au Cachemire et en Inde et des violences intercommunautaires entre hindous et musulmans dans le Gujarat indien, le soufisme s’affirme comme ressource idéologique pour les acteurs sociaux et les décideurs politiques. Il est promu comme forme historique de sociabilité inter-religieuse et comme symbole de « tolérance » par opposition au « fanatisme » supposé de l’islamisme.

Saheen Zahoor, troubadour soufi

Ce fakir du Penjab, issu d’une famille paysanne du sud de la province, a passé sa vie à chanter la poésie des saints soufis dans d’innombrables sanctuaires, accompagné de son instrument à une corde, l’eqtara. Grâce à sa voix et à sa ferveur uniques, il est devenu en l’espace de quelques années le chanteur folklorique favori du Pakistan, le symbole d’un islam tolérant, pacifique et vaguement hérétique dont il propage le message à travers le monde. A soixante ans passés, en 2006, il obtient la consécration mondiale en recevant le prix des musiques du monde de la BBC pour l’Asie et le Pacifique.

Ambivalence de la figure du pir

Dans le mouvement nationaliste pour la création du Pakistan, le soufisme et ses leaders, les pirs, ont été utilisés de manière très ambiguë par les leaders nationalistes pour donner une réalité politique à leur idée de nation musulmane qui ne jouissait pas, dans les années 40, de soutiens politiques dans les régions à majorité musulmane qui forment l’actuel Pakistan. Les modernistes séculiers, manipulant les symboles de l’islam dans une perspective réformiste, ont ainsi du se résoudre, malgré leur réserve idéologique à leur endroit, à avoir recours aux pirs (soufis) dont les institutions structuraient la société rurale pour mobiliser politiquement les campagnes et gagner les élections cruciales de 1946, contre une majorité d’islamistes et d’oulémas opposés à l’idée du Pakistan. Mais la figure du pir a gardé, dans certains milieux réformistes religieux et modernistes séculiers, une connotation péjorative. Comme forme de leadership et pratique de l’autorité, elle est dans une grande mesure ce lieu ambivalent de construction, de déconstruction, et de négociation de l’identité musulmane et de la juste pratique islamique.

Dévots s’imprégnant de la baraka de tombeaux de saints

Dans les sanctuaires du Pakistan, les dévots multiplient les marques de vénération aux saints, autant de pratiques condamnées par l’islam orthodoxe. L’attaque que l’on retrouve le plus souvent dans les écrits des auteurs réformistes est celle dirigée contre le système de croyances lié aux cultes des saints et du prophète. Associer à Dieu des partenaires qui gouvernent l’univers en son nom et sont autant d’intermédiaires entre lui et les hommes est une croyance qualifiée d’associationnisme (shirk), en ce qu’elle place la foi de l’homme dans une créature et non plus exclusivement dans le seul créateur. Au Pakistan, ceux qui se sont faits les défenseurs de l’orthodoxie en critiquant le soufisme populaire et le culte des saints sont les déobandis et les ahl-e hadiths, issus de deux écoles théologiques nées au 19e siècle.

Pèlerins réunis pour l’urs de Golra Sharif, Islamabad




L’urs, qui signifie « mariage » en arabe, correspond à l’anniversaire de la mort d’un saint. Dans une perspective mystique, il s’agit donc de son union avec Dieu et de sa véritable naissance, qui devient l’occasion d’un pèlerinage populaire. De longue date, les urs du Penjab et du Sindh ont été des rituels donnant ses contours à l’identité des sanctuaires et définissant leur pouvoir comme voies vers l’autorité transcendante. Pour qui découvre ce qui est devenu un méga festival populaire, c’est le vertige, la gerbe de vie, l’immersion dans le cœur palpitant du Pakistan. On y lit, on y prie, on y dort ou on se rend au mela, une immense fête foraine aux animations extravagantes.

Dévots au sanctuaire de Madho Lal Hussain, Lahore

L’urs de Madho Lal Hussain, dont le sanctuaire se situe à proximité des jardins de Shalimar à Lahore, est populairement appelée « la foire des bougies » (Mela Charaghan). De petites lampes à huile en terre cuite y sont allumées par les pèlerins afin de voir leurs vœux se réaliser. Les pratiques observables dans ce sanctuaire comme dans beaucoup d’autres évoquent davantage l’hindouisme populaire que l’islam. Le saint soufi qui y est enterré avait décidé d’accoler le nom de son amant hindou, Madho Lal, au sien, Hussain. De nombreux fidèles, hommes et femmes voire transsexuels ou hermaphrodites, dansent ou chantent les poésies du saint (kalams) au milieu des vapeurs de hashish autour d’un grand feu allumé à proximité du tombeau, où officient également des joueurs de dhol (instrument à percussion). Certains dévots font leur prière canonique non pas en direction de la Mecque mais plutôt en direction du tombeau du saint. Les qalandars (soufis hétérodoxes) s’y réunissent, et certains préparent du bhang, une boisson à base d’herbe aux vertus hallucinogènes.

Séance de qawwali au sein du groupe barelwi Minhaj-ul Quran, Syrie, été 2005

Le qawwali est une forme musicale et poétique systématisée par le savant et soufi Amir Khusrau au XIIIè-VIVè siècle à partir de différentes traditions musicales. Une séance de qawwali, sorte de rite d’écoute spirituel appelé mehfil-e sama, est traditionnellement dirigée par un shaykh soufi. Aujourd’hui popularisé par le Pakistanais Nusrat Fateh Ali Khan, il peut s’écouter de manière profane. Mais son but initial est de transmettre un message mystique et d’amener les dévots à la transe dans le cadre d’une assemblée communautaire ritualisée. Le shaykh occupe une place centrale, dans l’espace et dans le rituel. Il est traditionnellement un centre (markaz), un lieu intermédiaire entre le message des qawwals et l’auditoire, puis entre ce dernier et Dieu. Avant que la cérémonie ne commence, il disserte sur des concepts clés du soufisme et dispense des petits sermons ou des contes soufis à vocation didactique, les malfuzats. « Il faut brûler pour obtenir de la légèreté, voilà le secret ».

Tahir-ul Qadri, leader du Minhaj-ul Quran, entouré de ses partisans de la diaspora pakistanaise en Europe (pèlerinage en Syrie, été 2005)

En réaction à la version réactive et souvent violente de la nouvelle posture islamiste sectaire et jihadiste des années 80, ce mouvement fondé en 1981 offre avec la mystique de grandes affinités. Il fait valoir la forme confrérique comme modèle recomposé pour l’action collective, mais n’en a pas moins un projet de « réveil islamique » cohérent et résolument tourné vers la modernité. Investi dans des activités éducatives, sociales et spirituelles, le MUQ se revendique à la fois comme ONG, comme chaîne privée d’institutions scolaires modernes, et s’est même doté d’un parti politique à la fin des années 80, le Pakistan Awami Tehreek (PAT).

Dévots du Minhaj-ul Quran dansant jusqu’à la transe au son du qawwal

Les femmes, réunies entre elles, ne se permettent guère pour exprimer leur félicité que des battements vigoureux sur les cuisses. Les hommes, quant à eux, se lèvent pour danser devant le shaykh avec une joie véritablement féroce évoquant davantage le bhangra (la musique et la danse penjabies) que le style éthéré des derviches tourneurs. Certains arborent de petites clochettes aux chevilles, attributs traditionnels des danseuses indiennes, afin de « s’humilier » devant leur murshid (guide soufi) et manifester leur dévotion sans faille. Certains se jettent à ses pieds pour les lui baiser, et il a fallu quelquefois l’intervention d’un tiers pour arracher un dévot à ses génuflexions passionnées. D’autres enfin s’effondrent au sol, soulevés d’une respiration saccadée. C’est là le but ultime du qawwali : propulser les dévots dans des états de transe et d’extase et leur permettre l’annihilation tant désirée en Dieu (fana).

Soufi et islamiste ? Imran Khan, leader du Tehreek-e Insaf

Born again Muslim, Imran Khan a opéré un retour à l’islam grâce à sa rencontre avec un mystique, Mian Bashir, qui l’a guidé de manière non autoritaire sur le chemin de la foi notamment grâce à son don de vision spirituelle (kashf). Personnage populaire et controversé, aujourd’hui qualifié du sobriquet de « Taliban Khan » en raison de son opposition à l’opération militaire initiée début mai 2009 dans la vallée de Swat pour éradiquer la menace talibane, Imran Khan incarne tous les paradoxes du Pakistan. Ancien play boy et ex-capitaine de l’équipe de cricket qui gagna la coupe du monde en 1992, victoire qui valut à Khan le statut de héros national, il est aujourd’hui leader d’un petit parti islamo-gauchiste, nationaliste et anti-impérialiste en plein essor dont le slogan est un verset coranique : « Toi seul nous adorons, à Toi seul nous demandons de l’aide ».

Youssaf Salahuddin, concepteur du National Sufi Council

« J’ai fondamentalement toujours pensé que dans le monde d’aujourd’hui où chaque gouvernement promeut sa propre culture, les choses que le Pakistan peut vendre et qui sont très attirantes pour l’Occident sont la musique soufie et le soufisme ! ». Producteur et compositeur musical, notamment de qawwali, Youssaf Salahuddin est le petit-fils de Mohammad Iqbal, le grand poète et philosophe indien considéré comme le père spirituel du Pakistan et qui reformula le soufisme pour exalter l’ego national musulman. Son idée d’un Conseil National Soufi, visant à promouvoir la musique, la poésie et la philosophie de la mystique musulmane, a été adoptée par le général Président Pervez Musharraf en 2006 afin d’injecter un référent religieux spécifique à sa « modération éclairée ». Le concept a été repris par le nouveau gouvernement civil du Pakistan People’s Party (2008-2009).

Le leader barelwi Pir Afzal Qadri, ses madrasas pour les filles et pour les garçons et le sanctuaire de ses ancêtres

Le soufi et alim Pir Afzal Qadri est le leader d’un groupe sectaire transnational fondé en 1999, le Almi Tanzeem Ahl-e Sunnat, comprenant un réseau de madrasas et appartenant à l’école théologique barelwie. On présente habituellement ce mouvement d’oulémas et de soufis, né dans les années 1880 dans le nord de l’Inde en réaction aux assauts revivalistes orthodoxes des réformistes musulmans, comme une croisade contre les attaques répétées à l’encontre des pratiques sur les sanctuaires de saints ou comme une défense passionnée du statu quo soufi initiée par son fondateur, Ahmad Reza Khan Barelwi (1856-1921). Mais les leaders de cette mouvance sont aussi des réformistes qui ont réussi à faire coexister sanctuaires et mosquées, culte des saints et orthodoxie tout en octroyant aux pratiques et aux croyances soufies une plus grande légitimité dans l’arène publique et politique. Dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme » et plus spécifiquement de l’opération militaire initiée début mai 2009 contre les talibans déobandis de la vallée de Swat, le mouvement barelwi, promu par le pouvoir pakistanais comme « modéré », est encouragé officiellement pour lutter contre la « talibanisation » de la société. Les acteurs de cette mouvance se sont pourtant graduellement radicalisés depuis les années 80 dans un mouvement de réaction à la fois aux politiques de l’Etat et à leurs rivaux islamistes. Le Sunni Tehreek est un groupe sectaire armé ayant infléchi les modes d’action traditionnellement en vigueur dans les groupes barelwis vers une radicalisation qui peut être interprétée comme une dynamique réactive de contre-violence.

Garde armé au sanctuaire de Mian Mir

Le processus de radicalisation engendré par la « guerre contre le terrorisme » initiée en 2001, qui a vu la mobilisation massive des pashtounes du nord-ouest attaqués par l’armée dès 2004 et l’apparition subséquente du mouvement des talibans du Pakistan en 2007, n’a fait qu’accélérer les dynamiques sectaires entre groupes sunnites. Les sanctuaires et les pirs (soufis) du pays ont été pris spécifiquement pour cibles des militants armés. Le mouvement des talibans pakistanais, d’obédience déobandie, promeut une version de l’islam extrêmement hostile aux barelwis (favorables au culte des saints et du prophète) considérés comme mushirk (associationnistes).

Disciple et électeur d’un pir du Pakistan People’s Party

Grâce à ses disciples, chaque pir dispose d’une « circonscription spirituelle » convertible en vivier électoral. Si l’adéquation n’est pas toujours totale entre l’allégeance spirituelle et l’allégeance politique, les pirs, politiciens ou pas, bénéficient d’une capacité de mobilisation importante. Chaque élection donne lieu à un véritable commerce des soutiens politiques.

Le soufisme informe les arts

« De nombreux soufis pratiquent les arts. Dans de nombreux cercles soufis la musique est un élément essentiel du rituel, la danse également, et ils parlent d’amour, de beauté, donc ce n’est pas surprenant que nos arts soient informés par cette perspective soufie, que ça soit l’architecture, les arts visuels, les tapis, tout… même les poètes séculiers écrivant en ourdou ne peuvent pas échapper à cet aspect de notre caractère et ça a imprégné les traditions littéraires. (…) Le soufisme est si profondément une part de nous-mêmes que même les mouvements les plus anti-soufis ne peuvent ignorer cette réalité. » Entretien avec Kamil Khan Mumtaz, architecte et soufi pakistanais, Lahore, février 2005

© Alix Philippon, alix_philippon@hotmail.com